La transmission des connaissances est l’une de missions principales des musées. Différentes méthodes ont donc été imaginées, testées, améliorées et parfois abandonnées afin de mieux s’adapter aux attentes des visiteurs. Le livret de salle et la visite guidée par un conférencier spécialiste restent classiques, presque universels.

Pourtant, de plus en plus de visiteurs cherchent à se laisser surprendre et être divertis par les institutions muséales. Un exemple de cette adaptation est la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris, qui désire diffuser à un large public les connaissances scientifiques et techniques par des expositions amusantes et interactives, sans pour autant restreindre les contenus scientifiques.

Beaucoup de musées veulent aussi profiter des innovations numériques afin de renouveler l’accompagnement des visiteurs. À Rouen, l’Historial Jeanne d’Arc a entièrement été conçu dans cette dynamique : installé dans le palais archiépiscopal classé ayant accueilli le procès de Jeanne d’Arc au XVe siècle, le musée devait respecter le bâtiment historique tout en se rendant accessible et attirant, autant pour les familles locales que les touristes de passage. Pour ce faire, une « visite guidée » est conduite par un enchainement de technologies de pointe, projetées ou installées de manière à ne pas transformer les espaces. Chaque salle d’exposition devient le théâtre d’une nouvelle expérimentation, allant du simple panneau lumineux graphique aux hologrammes et autres Mapping 3D.  L’Historial Jeanne d’Arc propose de s’immerger dans l’enquête judiciaire et le procès visant à réhabiliter Jeanne d’Arc en 1456. Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims et maître d’œuvre de ce procès, est incarné en hologramme; il guide autant le cheminement de l’histoire que le visiteur pour avancer dans les salles. Divers témoignages et animations, basés sur les extraits authentiques du manuscrit de son procès, racontent la vie de Jeanne d’Arc.

Salle d'exposition
3 niveaux de lecture dans une même salle : témoignages, images de reconstitutions projetées et tables chronologiques rétro éclairées
©Brittany Ferries

Au guichet d’entrée, deux formules sont proposées : une première visite ou un accès unique à l’espace de ressources. Après avoir pris son ticket ‘première visite’ (annoncée comme visite guidée), le visiteur patiente dans un ‘sas historique’ couvert d’une chronologie et de reproductions de manuscrits médiévaux. Des portes s’ouvrent automatiquement sur une crypte artificiellement illuminée. Le parcours s’ouvre et la visite commence. Le groupe de visiteurs peut s’installer sur des bancs, les lumières s’éteignent doucement et l’hologramme de Jean Juvénal des Ursins se présente. Une fois cela, la porte suivante s’illumine et s’ouvre, la salle est de nouveau éclairée : le groupe ne doit pas s’attarder mais bien poursuivre l’aventure. Et ce sur le même schéma pendant presque deux heures.

Après ce parcours contraint, le visiteur est libre de consulter la « mythotèque », tout aussi riche en multimédias. Des films, interviews, tablettes et cabinets de curiosités permettent d’approfondir certains aspects du « mythe Jeanne d’Arc », sous le prisme des arts, de la république et de la religion.

La mythotèque
La Mythotèque ©Historial Jeanne d’Art

L’Historial Jeanne d’Arc se veut donc un lieu spectaculaire mais pas moins enrichissant, accessible et créatif, délivrant des contenus précis pour faire connaître les faits historiques et leur correspondance avec Rouen. En cela il est une réussite. La technologie permet de surprendre les visiteurs, d’intéresser petits et grands, les textes sont clairs et des visites en langues étrangères sont possibles grâce à des casques audio et visites programmées. Mais en définitive, le sensationnel de la scénographie donne l’impression de visiter un parc d’attraction, la surabondance d’informations (témoignages oraux, cartes, ambiance sonore, images et décors) obnubile l’attention et les informations concrètes sont moins considérées. Bien que les reconstitutions et témoignages soient qualitatifs, la visite guidée donne une sensation de déshumanisation : les portes s’ouvrent et le groupe est automatiquement dirigé, il n’est plus libre de sa visite, n’a pas le temps de profiter de l’architecture et des salles rénovées, ne peut pas poser de question et n’a pas d’autres sources d’informations que les vidéos hypnotisantes. Le système redondant (attente dans les salles, mini spectacle, mouvement groupé et rapide pour arriver à la salle suivante etc.) peut finir par lasser. Après presque deux heures de visite théâtrale, la mythotèque permet de libérer les visiteurs, qui peuvent piocher selon leurs intérêts. C’est aussi une épreuve de concentration, un puits de renseignements fastidieux de par la multiplicité des supports. Mais pas plus d’informations sur l’histoire du bâtiment ni de retour sur ce qui fut abordé dans la partie précédente, à chacun de bien écouter et comprendre : l’information n’est délivrée qu’une fois !

 Finalement le lieu construit beaucoup d’attentes chez ses visiteurs mais se transforme rapidement en une curiosité, un divertissement et moins un lieu de savoirs. À la sortie, ce sont les mêmes sensations qu’après une séance de cinéma : émotions, quelques informations glanées mais surtout un dépaysement. Qu’est-ce qu’apporte réellement cette présentation d’innovations par rapport aux contenus ? Le tout numérique n’est-il pas seulement un moyen d’enjôler ? Question d’autant plus ouverte quand on sait que l’Historial Jeanne d’Arc est un projet entièrement mené et financé par l’institution Métropole Rouen Normandie, qui se préoccupe beaucoup de l’attractivité touristique ainsi que de l’image innovante et dynamique de son territoire…

Plus largement la question s’ouvre sur la fonction et les finalités de ce type de structure hautement financé à l’ouverture, puis des possibilités d’évolutions alors que les investissements de fonctionnement se font de plus en plus timides. La technologie dans les institutions muséales est-elle aussi profitable qu’on nous l’assure ? 

Chloé Maury

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http://www.historial-jeannedarc.fr