À l’heure où la recherche subit des pressions politiques et où le public réclame davantage de transparence, le label SAPS rappelle que la science doit être au service de la société. L’exposition « Rouge comme Neige » du Muséum de Grenoble montre comment les musées peuvent devenir de des lieux de dialogue. L’exposition présente des travaux en cours sur le monde microscopique en haute montagne, mêle art et données, et offre aux visiteurs un dialogue direct avec les chercheurs via des outils interactifs. Ainsi, la diffusion des connaissances dépasse la simple publication ; elle crée un pont entre expertise, émotion et engagement citoyen. 

 

À l’heure où la recherche subit des pressions croissantes dans plusieurs « démocraties » occidentales, le monde académique s’interroge davantage sur la manière d’établir un véritable lien avec le grand public. La diffusion des connaissances ne se limite plus à la publication d’articles ; elle doit également prendre en compte la pertinence perçue des travaux, leurs implications sociales et environnementales, ainsi que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les libertés académiques.

Le label SAPS (Science par et pour la société), issu de la loi de programmation de la recherche de 2021, illustre cette volonté de placer la recherche au cœur du débat citoyen. Dans un sondage réalisé par l’Union européenne, 80 % des personnes interrogées dans toute l’Union sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle les résultats de la recherche financée par des fonds publics devraient être mis à disposition en ligne, gratuitement. 61 % d’entre elles privilégient la télévision comme source d’information scientifique, suivie des réseaux sociaux, de la radio et de la presse écrite. Les musées ne sont pas cités comme option proposée par ce sondage, et si 5 % des Européens interrogés déclarent privilégier une source « autre », il est impossible de savoir si certains d’entre eux auraient pu penser à ces lieux.

La France n’est pourtant pas en retard sur l’offre des CCSTI (Centres de Culture Scientifique, Technique et Industrielle). Depuis des décennies, les muséums d’histoire naturelle, les centres de sciences et les planétariums œuvrent à rendre compréhensibles des concepts aussi abstraits que le Big Bang, la formation de la Terre ou la biodiversité. Ces institutions constituent parfois le premier contact des jeunes avec la science et attirent majoritairement des publics familiaux.

Les musées peuvent-ils donc être des lieux où l’on raconte la recherche en cours, voire même un espace de dialogue entre experts et visiteurs ?

C’est le défi relevé par l’exposition temporaire « Rouge comme Neige » au Muséum d’histoire naturelle de Grenoble. Co-produite par la Ville de Grenoble via son Muséum, le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA) et Météo-France, l’exposition se concentre sur les travaux scientifiques du projet ALPALGA, autour de la vie microscopique qui peuple la neige aux hautes altitudes.


Chaque année, dans les Alpes, entre 2 000 et 3 000 m d’altitude, en certains lieux, les neiges fondantes se teintent de rouge. Observé depuis l’Antiquité, ce phénomène a fasciné et interrogé de nombreux savants, d’Aristote aux chercheurs contemporains. Les responsables ? Des microalgues vertes, qui lors de conditions d’ensoleillement accrues au printemps se parent de rouge pour se protéger des rayons du soleil. Cette enquête de plusieurs siècles semble aboutir à la publication de 2019 par le consortium de chercheurs qui identifie enfin la petite bête, et la nomme : Sanguina nivaloides. Cette publication présentée au public est disponible à la consultation. Quant à leur prolifération, l’exposition explique, sans jargon excessif, que ces microalgues semblent se multiplier avec le réchauffement climatique, offrant ainsi un indicateur sensible du réchauffement global.

Si la rigueur est de mise lorsque qu’on parle de science, il est toujours possible d’y allier une dose de poésie. Un petit court-métrage narre le devenir d’un flocon de neige, puis une manipulation invite le visiteur à retrouver les différentes structures de la neige via un jeu d’attribution de cartes à des modèles 3D. Muséum oblige, quelques spécimens naturalisés présentent le chamois, la marmotte ou le lagopède alpin.

L’exposition ne fait pas l’impasse sur un lien avec le monde de l’art. Quelques œuvres de Charlotte Gautier-van-Tour Gestante sont exposées tout au long du parcours. Réalisées lors d’une résidence artistique, ces œuvres ont été créées en lien avec les chercheuses et chercheurs du CNRS et intègrent le vivant : littéralement le vivant, puisqu’elles ont été réalisées avec la fameuse microalgue qui colore la neige d’une étonnante teinte rouge sang.

Et pour présenter la recherche ? La scénographie nous fait pénétrer « dans le labo », et donne au visiteur les outils des chercheurs. Le tout n’est pas romancé, ni simplifié à l’extrême, mais suffisamment clair pour guider le visiteur dans la localisation de ces microalgues au sein du vivant. Les concepts sont rendus accessibles grâce à des analogies concrètes (flocons, cartes 3D) tout en conservant la complexité essentielle du sujet.

GAETAN 2025 COMMENT RACONTER LA RECHERCHE IMG2Vue du dessus du sas d'entrée dans le "labo", avec un passage scénographique du rouge au blanc. © Juliette Gaëtan.

On ne sort pas du « laboratoire » expert en microbiologie, mais capable de raconter ce que le projet Alpaga réalise : identifier une microalgues responsable d’efflorescence dans la neige, déterminer son origine et expliquer comment son écosystème réagit au changement climatique. 

Les acteurs et actrices de la recherche présentés.es sont ici les chercheurs et chercheuses du projet. Iels nous présentent des aspects du projet, mais aussi leur rapport à la neige, leur fascination et leur émerveillement. D’autres habitants du laboratoire, comme les ingénieurs, techniciens et techniciennes, doctorants et doctorantes, n’ont pas ici la parole.

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L'outil de médiation de l'exposition "Rouge Comme Neige". En bleu les réponses écrites des chercheurs.euses aux questions des visiteurs. © Juliette Gaëtan. 


Enfin, l’exposition se termine avec un outil de médiation qui propose au public de déposer des questions pour les chercheuses et chercheurs, autour du thème de l’exposition. Régulièrement, des réponses leur sont apportées et s’ajoutent aux post-its des visiteurs, permettant un dialogue simple mais efficace, qui requiert cependant que les visiteurs reviennent pour lire ladite réponse… Ce qui est peut-être utopique. Mais le jeu des questions réponses précédentes stimulent peut-être d’autres questions…

Le laboratoire reste ici muséalisé, et même si l’exposition intègre un réel incubateur contenant des cultures vivantes de micro-algues, aucun chercheur ou aucune chercheuse n’est présent physiquement pour faire vivre l’espace. Alors que plusieurs musées scientifiques européens ont expérimenté l’installation de véritables laboratoires de recherche accessibles aux visiteurs. Parmi les pionniers, le gläsernes Forscherlabor du Deutsches Museum de Munich (créé en 2009 en partenariat avec l’Université Ludwig-Maximilian) expose un laboratoire complet (paillasses, microscope à effet tunnel, ordinateurs) séparé du public par un mur de verre de 1,2 m. Des écrans diffusent en temps réel les images et les données observées par les chercheurs, tandis que panneaux, vidéos et objets de démonstration contextualisent le travail. Cette configuration vise à rendre visible non seulement les résultats, mais surtout le processus scientifique : les méthodes, les incertitudes, les erreurs et les décisions interprétatives.

Les chercheurs, quant à eux, doivent concilier leurs activités expérimentales avec la visibilité publique, le bruit ambiant et les horaires d’ouverture du musée. Ils bénéficient néanmoins d’un double apprentissage : ils découvrent que leurs travaux suscitent un réel intérêt au-delà du milieu académique et développent des compétences de communication en expliquant leurs projets à un public non spécialisé, sans recourir au jargon. Du côté des visiteurs, même s’ils apprécient généralement ces échanges, la distance physique imposée par le verre rend l’interaction davantage visuelle et discursive qu’un véritable dialogue (Meyer et Schüßler, 2011).

Alors, peut-on toujours parler de recherche en cours ? Certains sujets paraissent complexes à aborder—physique théorique, mathématiques appliquées, philosophie poussée—et ne se prêtent peut-être pas à ce format de dialogue. Mais les sciences naturelles, qui entretiennent un lien étroit et filial avec les musées d’histoire naturelle, peuvent se prêter à ces exercices d’équilibriste qui permettent un dialogue entre la recherche et le public.

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Juliette Gaëtan

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