Un paradoxe. 
À l’heure de l’anthropocène et du déclin accéléré de la diversité des faunes et flores mondiales. 
À l’heure, aussi, de la fragilisation du secteur culturel malmené par les crises politiques et économiques, d’ambitieux chantiers sont menés en France afin de repenser les musées d’Histoire naturelle. 
Que peuvent encore ces musées qui conservent le vivant quand celui-ci disparaît tout autour ?

© Studio Corpus / MHN - Ville de Lille 

 

Les institutions sont-elles encore réellement en capacité d’interroger, de dénoncer ou encore d’agir en matière d’écologie et de relations entre les vivants ?

Quelques projets menés récemment en France 
- Grande Galerie de l’Évolution du MNHN Paris (refonte en 2001) 
- Muséum de La Rochelle (réouverture après une restructuration architecturale et muséographique en 2008)
- Muséum d’histoire naturelle de Toulouse (réouverture en 2014)
- Muséum d’Orléans, fermé en 2015 et renommé MOBE (muséum d’Orléans pour la biodiversité et l’environnement) à sa réouverture en 2017.
- Muséum d’histoire naturelle de Bordeaux (réouverture en 2019) 
- Muséum de Marseille (refonte du parcours permanent en 2020)
- Muséum d’histoire naturelle du Havre (réouverture en 2025)
- Muséum zoologique de Strasbourg (réouverture en 2025)
- Muséum d’histoire naturelle de Lille (réouverture en 2028)
- Musée Jean-Claude-Boulard – Carré Plantagenêt du Mans (renouvellement du parcours muséographique prévu pour 2028)
- Fusion des galeries du muséum d'Histoire Naturelle et du musée des Antiquités de Rouen (réouverture en 2028)
- Muséum d’histoire naturelle de Nantes (réouverture en 2029).

Les muséums, pierre angulaire d’un nouveau modèle muséal ?

Un héritage scientifique et colonial à clarifier et dépasser

Frénésies des Grandes découvertes, 
Soif d’inventorier voire de cataloguer le monde,
Fièvre du collectionnisme ; de l’accumulation de spécimens. 

Derrière la constitution des collections de sciences naturelles, qui pour la plupart datent du 19ème siècle, des mécanismes violents de captation et des dynamiques coloniales sont à l'œuvre. Cette logique d’appropriation répond en premier lieu à un souci taxinomique, la méthodologie scientifique mise en place à partir de cette époque entendant classer le monde pour le comprendre. 
Captures par milliers, chasses à des fins de naturalisation et extraction des espèces de leurs milieux de vie permettent de rapporter en Europe des spécimens exotiques, des curiosités entrant dans la catégorie des Naturalias. 
Augurant déjà l’impact des activités humaines sur la biodiversité, des disparitions d’espèces peuvent même être contemporaines à ces collectes, à l’image du Grand pingouin dont le dernier spécimen aurait été tué en 1844, sur l’îlot d’Eldez, près de l’Islande, et dont un des rares représentants se trouve au Muséum national d’Histoire naturelle.
Surtout, ces prélèvements d’animaux à analyser et exposer ne sont pas coupés des rapports de pouvoir inter-humains et d’une perception du monde occidental et impérialiste dans lequel nommer revient à s’approprier. 
Ainsi, et dans une perspective datant de l’antiquité où la culture s’oppose de plus en plus à la nature, l’objectivation des vivants par la science permet de les étudier singulièrement, déconnectés des écosystèmes et des relations aux autres espèces.

Aujourd’hui, il semble difficile pour les institutions qui présentent des spécimens naturalisés de ne pas aborder ce double héritage scientifique et colonial, qui bien que intrinsèquement lié à la naissance des muséums, ne conditionne pas le discours qu’il est possible d’y véhiculer. Ainsi l’exposition Nommer les Natures - Histoire naturelle et héritage colonial, présentée au Muséum d’Histoire naturelle de Neuchâtel en 2025, mettait en évidence l’appropriation du patrimoine naturel par les scientifiques occidentaux, illustrée par l’expédition au Pérou du naturaliste suisse Johann Jakob von Tschudi en 1838. L’exposition a donné lieu à une collaboration avec des scientifiques et des artistes contemporains péruviens, mais aussi à une vaste campagne de recherche de provenance, soutenue par le projet agora Naming Natures du Fonds national suisse (FNS). 

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Bannière générale de l’exposition Nommer les Natures, © Naming Natures, MHNN

 

Un exemple de démarche transversale et proactive sur des sujets de sociétés que l’on retrouve aussi en France. Ainsi, le Musée zoologique de Strasbourg interroge par exemple, dans des expositions comme Biodivercité ou Le Rhin et ses milieux, les relations entre humains et non-humains au sein des environnements. 

 

Muséums, musées de société de demain ?

Selon la Fédération des écomusées et des musées de société (FEMS) : « La catégorie musée de société regroupe des établissements culturels qui se donnent pour objectif d’observer et de proposer des interprétations des sociétés à partir des objets et des images qu’elles ont produits. Ce sont des outils à la disposition des populations pour comprendre ce qui unit hommes et territoires et permettre d’imaginer l’avenir en puisant aux ressources du patrimoine conservé et valorisé. » 

En égard aux nombreux discours, de Philippe Descola à Dona Haraway, qui disent l’urgence de repenser nos relations au vivant pour notamment faire face à la crise écologique, les muséums peuvent-ils entrer en résonance avec cette définition du musée de société ?
La piste du dialogue avec la création contemporaine semble permettre de répondre positivement à cette question. 
L’exemple du musée zoologique de Strasbourg peut être repris, cette fois concernant le projet qui l’unit à l’artiste Jeanne Bischoff. Depuis 2024, celle-ci mène une vaste recherche autour de la figure d’Anita Conti, pionnière de l’océanographie, photographe, cinéaste et écrivaine. Engagée pour la préservation des milieux marins, son discours (retranscrit dans ses romans tels que Géants des mers chaudes) a profondément marqué le champ de l’écologie et œuvré à lutter contre la surexploitation des océans. 
S’emparant de cette figure méconnue du grand public et pourtant majeure en matière de pensée écologique, Jeanne Bischoff présentera bientôt une restitution visuelle de ses recherches au sein du nouveau musée zoologique. Cette exposition permettra, en croisant archives et création contemporaine et ainsi que l’imagine la FEMS, de mettre en avant une réflexion sur les relations qui lient l’homme aux espèces marines et la nécessité de prendre soin des écosystèmes halieutiques afin d’en garantir l’avenir.

Au-delà d’un lieu de savoir scientifique ou d’expression artistique, comment les muséums deviennent-ils des espaces où revaloriser les interdépendances entre l’homme, les espèces vivantes et les milieux ?

 

Une expérimentation pour de nouveaux récits du vivant : la transformation du Musée Jean-Claude-Boulard – Carré Plantagenêt au Mans.

Le projet de restructuration des musées du Mans, amorcé en 2020, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il devrait notamment aboutir en 2028 à l’ouverture d’un musée de « l’histoire naturelle et culturelle du Mans et de son territoire ». Un projet hybride réunissant les collections d’histoire naturelle du Musée Vert, fermé depuis 2025, et l’actuel musée d’archéologie et d’histoire de la ville. Au-delà de la mise en regard de ces différentes typologies de collections, cet entremêlement devrait permettre de penser ensemble les temporalités naturelles et humaines, les écosystèmes et les sociétés, dont la séparation réelle et ontologique est relativement récente à l’échelle de l’humanité.

L’exposition Les animaux s’emparent du musée, présentée du 19 octobre 2024 au 2 novembre 2025 au musée Jean-Claude-Boulard – Carré Plantagenêt faisait ainsi office de répétition générale. Ponctuant le parcours chronologique du musée (de la préhistoire à la fin du Moyen Âge), près de 70 animaux naturalisés permettaient d’aborder les relations complexes qui unissent l’être humain et l’animal, entre chasse et domestication, mythes et réalités. Ce type de muséographie déplace alors l’animal naturalisé. De sujet d’étude scientifique au sein du modèle classique de muséum d’histoire naturelle, il tend à devenir un acteur du discours. Échappant à la simple observation et à la classification, chaque spécimen est réinscrit dans des récits sociaux, historiques et culturels. 

 

Faire vivre le musée 

Dans le muséum de société, celui-ci se fait critique de sa propre histoire et de ses pratiques passées afin de renouveler les manières de penser et de raconter le vivant. Pour aller dans ce sens, « quatre leviers stratégiques pour une politique culturelle écologique et relationnelle » ont été identifiés et formalisés par le groupe de travail Repenser le rapport au vivant : quel rôle de la culture ?, du Cycle des Hautes Études de la Culture (CHEC 24-25) :

1. Inventer de nouveaux récits pour transformer les imaginaires.
2. Créer des alliances sensibles entre humains et non-humains.
3. Mobiliser la création et le design comme outils prospectifs du Vivant. 
4. Faire évoluer la gouvernance culturelle vers une logique écosystémique.

 

Si les discours évoluent, quid de la matière même par laquelle le vivant y est rendu visible : l’animal exposé ? Car aussi familière que possiblement problématique, la présentation de spécimens naturalisés interroge de plus en plus. Peut (doit)-elle être remise en question ? Et si oui, comment ?

Le focus se ressert de l’échelle de l’institution à celle de ses expôts.

L’animal au musée, un sujet en soi

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David Shrigley, I’m dead, collection de sculptures taxidermisées, 2014. Révélant la dimension morbide de la taxidermie, l’artiste David Shrigley affuble ironiquement des animaux domestiques naturalisés de pancartes au slogan percutant « I’m dead ».

 

Montrer le vivant à travers la mort : un paradoxe.

Que se passe-t-il réellement lors de la confrontation à l’animal naturalisé ?
D’abord, une présence troublante.
Ensuite, l’expérience de l’altérité physique ; une rencontre avec des peaux arrangées, agencées.

Des corps figés dans une posture de vie grâce à des muscles de mousse et des yeux de verre qui rendent le regard impénétrable : la taxidermie est en premier lieu l’illusion du maintien de la survivance. Parfois, quelques petits arrangements aussi, comme ce buffle du musée de Tervuren exposé dans un diorama, pour lequel le pelage du corps est en fait constitué de cheveux humains. 

Cependant, ce processus atteste aussi d’une absence et produit une mise à distance radicale entre la personne qui observe et l’animal, privé de mouvements, d’interactions et de milieu. Comme le rappellent Marlène Baudet (médiatrice en environnement) et Morgan Meyer (sociologue) dans Muséifier le vivant (2019) et dans la filiation des travaux du chercheur en muséologie Jean Davallon, « un objet qui entre dans un musée s’en trouve inévitablement transformé ». C’est d’autant plus vrai pour l’animal qui, extrait de ses relations écologiques, bascule du sujet animé à l’artefact, devenant un fragment stabilisé du vivant. Ainsi, il est rendu lisible et interprétable.

Historiquement, cette logique de monstration s’inscrit dans un projet de connaissance et de maîtrise du vivant, dont la dimension coloniale et violente à pu être abordée plus haut. Tel que le montre plusieurs travaux en muséologie, le spécimen naturalisé oscille entre statut scientifique objectif et construction culturelle subjective (Thiney, Grisola, 2012). Entre preuve et mise en scène. Il peut alors servir, au-delà d’une exposition pour lui-même, à dire quelque chose de l’humain et surtout sa capacité à observer, classer et hiérarchiser.

Exposer l’animal peut être perçu comme servant à affirmer une position de surplomb, une vision anthropocentrée où l’homme s’extrait du reste des vivants. Aujourd’hui, le malaise ressenti face à des animaux taxidermisés vient peut-être du fait qu’ils nous confrontent moins à l’animalité qu’à notre manière de la regarder et de l’objectiver. D’où, peut-être, le souhait de certains muséums de repenser leur modèle. 

 

L’ « animal vrai » : une mise en scène du vivant 

Car au-delà de l’illusion de la vie entretenue par la taxidermie, une seconde fantasmagorie est à l'œuvre : l’illusion de la vie réelle.

Tel l’artiste Gustave Courbet (1819-1877) qui initie une peinture du sauvage reconstruite en atelier, les spécimens naturalisés rejouent des comportements, des poses et des interactions avec d’autres spécimens ou milieux, avec une lecture anthropisée de l’animalité. De plus, si la taxidermie est un art, chaque professionnel apporte aussi sa touche (parfois de fantaisie) et son interprétation personnelle. Ainsi que le décrit Isabelle Borsus dans un mémoire intitulé Sous la peau de l’animal naturalisé, approche anthropologique de la taxidermie, entre attachements, bricolages et petits arrangements (2014) : « il y a des effets de mode, même en taxidermie. Il suffit de se promener dans les anciennes vitrines d’un musée d'histoire naturelle pour observer la présence, parmi les pièces les plus anciennes, d'un grand nombre d'animaux « tout crocs dehors ». Outre leur facture souvent plus grossière, due au rembourrage plutôt qu’à la présence d'un mannequin, à la technique balbutiante de préservation de l'animal et au fait que bon nombre des taxidermistes de l'époque n'avaient jamais vu les mammifères qu'ils empaillaient, cette présence agressive est en effet un signe distinctif de la plupart des spécimens du 19e siècle (Poliquin 2008 : 124). Ces crocs déployés identifiaient, marquaient l'animal dans toute sa sauvagerie en lui donnant ainsi la présence recherchée à l'époque. On voit ainsi comment les éléments signifiants renvoyant à l'aspect du vivant vont donc changer d'une époque à l'autre et selon les taxidermistes. ».

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Dérives de ces libres interprétations : les « ratés » de la taxidermie, dont un spécimen est présenté dans le parcours permanent du Musée d’histoire naturelle de Berlin. © Sasha Pascual

 

Autre mode symptomatique de l’attrait pour la mise en scène des animaux taxidermisés : celle du diorama. Littéralement « voir à travers », le terme désigne une reconstitution tridimensionnelle d’un environnement (naturel dans le cas des muséums mais aussi culturel dans les musées d’ethnographie). Ce dispositif, en utilisant les artifices du théâtre que sont la conception d’un décor, les jeux de lumières, la narration ; où les animaux sont les personnages principaux, permet au public de découvrir des espèces locales mais aussi exotiques. 

Développé au XIXème siècle, le diorama n’a pas fini de faire parler de lui tant il a marqué l’histoire de la représentation. En témoigne l’exposition Dioramas du Palais de Tokyo en 2017, ou encore le travail d’artistes contemporains qui s’emparent de cette forme pour créer des dioramas de l’anthropocène (François Malingrëy, 2022) ou des Expositions forcées (Théo Mercier, 2019).

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À gauche : Peintures de François Malingrëy © Musée de la Chasse et de la Nature, 2021.
À droite : Entre conte fantaisiste et jouet bizarre, le diorama anthropomorphique l’école de lapins de Walter Potter (1835-1918).© Pat Morris/Joanna Ebenstein. 

 

Développé avec une logique de reproduction au plus proche du réel, le diorama n’en reste pas moins une production artificielle. 

 

Sortir de l’animal-objet 

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Annette Messager, Fables et récits, 1991, Photo : © M. Domage © Annette Messager / ADAGP, Paris, 2026

 

Pourtant, certaines démarches contemporaines prennent le parti de cet artifice, en détournent sans cesse les codes, produisant des présentations animalières 2.0 tels des miroirs tendus aux êtres humains. Ainsi que le murmure Annette Messager dans une œuvre sonore, nous n’en finissons pas de nous jouer du réel pour faire « Comme si », et nous raconter des fictions du vivant. L’artiste, dont l'œuvre prolifique est visible au Musée de la Chasse et de la Nature depuis le 14 avril 2026, détourne des spécimens naturalisés, les hybrident à des peluches et les affichent dans une posture à la fois morbide et drolatique. 

Abolissant le spécimen comme support scientifique afin d’investir totalement son potentiel symbolique, sa façon d’utiliser les animaux tourne en ridicule les points de vue essentialiste, biaisé et infériorisant sur le règne animal. Qui, du public ou de l'animal, est ici le pantin ou le marionnettiste ? 

Le regardeur ou le regardé ?

Au-delà de la présentation du vivant, permettre la relation

Exposer l’animal aujourd’hui, est-ce encore montrer un corps, ou rendre sensible une relation ? 

Comme le souligne la philosophe Joëlle Zask dans son ouvrage Zoocities (2020) « On ne protège bien que ce qu’on est capable d’observer, de connaître et de ressentir ». L’autrice, en envisageant les conditions d’une coexistence entre humains et animaux en milieu urbain, met en avant l’attention, l’écoute et l’affect comme modes d’engagement possibles avec le vivant. Des postures déjà familières aux musées ; des notions que l’on retrouve dans les discours d’organisations telles que la FEMS qui prône, entre autre, « la préservation et la restauration des liens avec le vivant » (manifeste de 2025), l’ICOM dont le musée idéal « encourage la diversité et la durabilité », ou encore l’ouvrage de la collection des manifestes du Muséum du MNHN, La nature à ses justes valeurs (2025). Reste à présent à développer ces pratiques puis à les transposer, hors des institutions, à nos manières d’aborder le monde naturel et les vivants non-humains.

 

Sasha PASCUAL

 

Pour en savoir plus !

Quelques musées cités

À propos de taxidermie 

À propos de dioramas

#museum #chantier #ecologie


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