Londres expérimente une nouvelle forme muséale qui transforme la réserve en espace de visite et redéfinit les frontières entre conservation, médiation et exposition.
En 2025, les architectes O’Donnell et Tuomey ont transformé l’ancien Olympic Media Center, construit pour les JO de Londres (2012), en un vaste espace accueillant près de 500 000 objets provenant du célèbre Victoria and Albert Museum.
Assumé comme « entrepôt », le V&A East Storehouse à l’ambition de faire de la réserve muséale un espace de visite, de consultation des collections, et de découverte des métiers.
Image introductive : Façade du V&A East Storehouse, Londres © Léa Loriot
Réserves visitables ?
L’idée d’ouvrir les réserves au tout public remonte à la création du Musée des arts et traditions populaires (Paris) par Georges Henri-Rivière, imaginant montrer les « galeries d’études », afin que les 70 à 95 % des collections stockées soient de nouveaux visibles. Dans le Dictionnaire encyclopédique de muséologie dirigé par André Desvallées et François Mairesse, la réserve visitable est définie comme étant la « réserve de musée aménagée de manière à en permettre l’accès à un public plus large que le seul personnel du musée ou certains spécialistes dûment accrédités ».
Les réserves ne sont a priori pas prévues pour accueillir du public, pour respecter au mieux les procédures de conservation des œuvres. Des variations de températures répétées dues au passage régulier du public sont néfastes à leur bonne conservation. Ces problématiques empêchent aux réserves visitables d’être de « vraies » réserves, et leur donnent un statut intermédiaire, entre réserve et espace d’exposition.
Pourtant, le V&A East se positionne en tant que réserve. Il existe déjà des modèles similaires, comme le Dépôt du musée Boijmans Van Beuningen à Rotterdam, pionnier en la matière. Inauguré en 2021, le Dépôt néerlandais propose une immersion dans les coulisses du musée, avec des espaces de stockage visibles et des parcours libres. Le V&A East pousse encore plus loin cette logique en assumant pleinement l’absence de narration et la dimension brute de la réserve.
If you’re into it, it’s in the V&A
À peine entré·e, un grand espace de convivialité, des salles de réunion, et un vestiaire sont à disposition. Ici, pas d’accueil-billetterie : tout est entièrement gratuit.
Un grand panneau permet d’être informé sur les nouveautés du jour et de la semaine, telles que les visites guidées, les nouvelles œuvres exposées, les nouvelles publications, ainsi qu’un QR code permettant de se renseigner sur les œuvres de notre choix.
En face, une installation nous accueille : « Welcome to V&A East Storehouse, home to 3,500 library books, over 1,000 archives… from our national collection. Storehouse is a unique experience, designed for maximum transparency and unprecedented access. Feel free to take photos, relax, talk with friends… and wander behind the scenes. Storehouse is also a working building where many people dialogue, store, care for, photograph and conserve the collection. Please help us protect the objects by not touching them, and by placing personal bags and bulky items in our lockers. If you’re into it, it’s in the V&A »*.
Le ton est donné. La·e visiteur·euse a une idée de ce qui l’attend et de ce qu’il se passe derrière les murs.

Vue intérieure du V&A East Storehouse © Léa Loriot
Une fois à l’intérieur, l’espace semble être baigné de lumière naturelle. Cette impression est en réalité un dispositif technique : un immense plafond tendu en Barrisol (sorte de papier-peint) formant un caisson lumineux. L’illusion permet de recréer une lumière du jour constante.
Évidemment, seule une partie des plus de 1,5 million d’objets liés à l’art, au design, à la mode et aux arts de la scène du Victoria et Albert Museum est présentée. Collection nationale, elle appartient symboliquement aux citoyen·nes britanniques « notre collection appartient à tout le monde, et tout le monde doit pouvoir y avoir accès librement », explique Georgia Haseldine, l'une des conservatrices du musée. Sans aucune vitre protectrice, les œuvres sont au plus près de nous, comme nous sommes au plus près d’elles.
Navigating Storehouse
Réparties sur quatre étages, les collections ne sont pas rangées par typologie. Des chaises design côtoient des tableaux du 19e, les archives du festival de Glastonbury, les objets des Sex Pistols, des fresques romaines… Influencés par l’esprit des cabinets de curiosités, espaces apparus à la Renaissance en Europe où les collectionneur·euses rassemblaient des objets rares pour instruire leurs visiteur·euses, la disposition des œuvres laisse entrevoir l’éclectisme de la collection. L’esthétique volontairement simple renforce l’impression d’accéder aux coulisses. Les œuvres sont exposées dans des caisses en bois ou posées sur des palettes spécialement conçues. Les bustes sont maintenus par des ceintures de sécurité rembourrées, et chaque objet porte une étiquette avec un code permettant de le retrouver dans la base de données numériques du V&A.
Les cartels sont remplacés par des QR codes, à l’exception de quelques endroits, pour notamment expliquer comment « naviguer » entre les œuvres et pour expliciter des mesures de conservation préventive.
Navigating Storehouse s’articule autour de trois thèmes :
- Sourcebook for Design décrit la manière dont les collections du V&A inspirent les artistes et les designers contemporain·es.
- Working Museum montre le musée en train de fonctionner et explique les nombreux métiers nécessaires à la conservation des collections, à la gestion des réserves, à rendre les objets accessibles au public et à préparer des expositions.
- Collecting Stories raconte comment le musée constitue sa collection nationale et s’intéresse aux raisons pour lesquelles certains objets ont été collectés, aux lacunes dans les collections et à ce que ces absences révèlent sur l’évolution des perceptions muséales. Elle interroge aussi les critères qui guident aujourd’hui les acquisitions du musée. Cette section met en lumière de nombreuses questions contemporaines, particulièrement autour de l’héritage colonial des musées anglais. L’un des cartels explique aux visiteur·euses qu’au 18ᵉ siècle, les forces militaires britanniques ont pillé des biens lors de conquêtes coloniales. Ces objets ont ensuite été intégrés dans les collections des musées, soit par achat lors de ventes aux enchères, soit par des dons provenant du gouvernement ou des familles de soldats, et que certains de ces objets conservés aujourd’hui au V&A proviennent de ces campagnes colonialistes. Au Royaume-Uni, la Heritage Act 1983 interdit aux institutions nationales de restituer certains objets de leurs collections.
Pour pallier à cela, le V&A développe des partenariats avec des institutions dans les pays d’origine des œuvres, notamment à travers des prêts pour des expositions. Cela permet au V&A de répondre aux critiques adressées aux grands musées, accusés d’être opaques dans leur sélection d’objets exposés et, dans certains cas, de manquer de clarté quant à la provenance de leurs collections.
Il est également expliqué les différents moyens pour qu’un objet entre légalement dans les collections, et quel est son intérêt dans ce cas-là.

Torrijos ceiling © Léa Loriot
Réserves exposées ou exposition de réserves ?
Certains espaces restent muséographiés. Afin que la·e visiteur·euse puisse découvrir toujours plus d’œuvres, des objets sont réunis sous un thème, et créent de « mini-expositions » : design pour enfant, David Bowie en Ziggy Stardust, musique dans les années 70, objets pillés… toutes ces vitrines sont accompagnées d’explications les concernant, toujours en lien avec les trois grands thèmes de visite.
Sont éparpillées dans ce dédale six pièces monumentales, jamais exposées en raison de leur taille. Au V&A East, elles font partie de l’exposition permanente, les installations nécessaires à leur soutien les rendant totalement non-déplaçables. Ces items sont : deux étages de Robin Hood Gardens housing estate (intérieurs et extérieurs), préservés avant la destruction de cet immeuble phare de l’architecture brutaliste anglaise, la Colonnade d’Agra, fragment d’un bain indien du 17e, l’intérieur du bureau de Mr. Kaufman, désigné par Frank Lloyd Wright en 1937, et Torrijos ceiling (1490), plafond de bois d’un ancien palais espagnol, aux inspirations islamiques, chrétiennes et juives.
Autre espace permanent, le David Bowie Center, présente les archives du musicien, renouvelées régulièrement sous impulsion d’invité·es. Il y est possible de réserver un créneau pour découvrir en tête-à-tête des pièces.
Order an object
Le V&A East Storehouse s’inscrit dans une tendance muséale qui vise la transparence et l’inclusion, en proposant une offre de « commande d’œuvres », Order an Object, qui donne accès à leur consultation, gratuite elle aussi. Il suffit de sélectionner jusqu’à cinq œuvres sur le site internet, de l’ajouter au « panier » et de prendre rendez-vous. Un·e membre de l’équipe des collections prépare alors le ou les objets et établit leur constat d’état avant et après leur sortie. Il est alors montré comment interagir avec les œuvres en toute sécurité et comment les manipuler lorsque cela est estimé possible. Une belle manière d’exposer au public les différents métiers liés aux institutions muséales.

Espace de consultation des œuvres © Léa Loriot
Au dernier niveau, il est possible de regarder les conservateur·ices au travail dans le studio de conservation via un balcon en verre et une télévision retransmettant en direct leurs actions. Une vidéo « type » expliquant les règles de conservation et des exemples concrets d’œuvres restaurées est aussi présente, avec une retranscription en BSL (British Sign Language).
Pari réussi
Le V&A East Storehouse est une expérimentation muséale ambitieuse, répondant à la définition d’André Desvallées et François Mairesse. En transformant un espace traditionnellement dédié à la conservation en lieu d’exploration, d’étude et de médiation, le projet redéfinit le rôle des réserves et de l’institution muséale elle-même. Cette ouverture participe à une volonté de transparence, d’accessibilité et d’implication des publics, en montrant que le musée est aussi un espace de travail et de recherche…
Léa LORIOT
* « Bienvenue au V&A East Storehouse, qui abrite 3 500 ouvrages de bibliothèque et plus de 1 000 documents d’archives… issus de notre collection nationale. Le Storehouse offre une expérience unique, conçue pour garantir une transparence maximale et un accès sans précédent. N'hésitez pas à prendre des photos, à vous détendre, à discuter avec vos amis… et à flâner dans les coulisses. Le Storehouse est également un lieu de travail où de nombreuses personnes dialoguent, stockent, prennent soin, photographient et conservent la collection. Aidez-nous à protéger les objets en ne les touchant pas et en déposant vos sacs personnels et vos objets encombrants dans nos casiers. Si ça vous intéresse, c'est au V&A »
Pour en savoir plus !
https://www.vam.ac.uk/east
https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/01/17/les-reserves-nouvelle-extension-des-musees_5410612_3246.html
https://www.finestresullarte.info/fr/musees/ouverture-du-v-amp-a-east-storehouse-a-londres-un-musee-depot-qui-expose-plus-d-un-demi-million-d-oeuvres
https://www.vam.ac.uk/info/order-an-object
#lemuséemisenscène #réserves #collections