Un showroom ? Un magasin ? Un musée ? Une collection. Matthieu Lucas rend disponibles des guitares (électriques et acoustiques et, dans une moindre mesure, basses et amplis), ayant appartenu à de grands noms de la musique. Il est le jeune (28 ans) PDG fondateur du Matt's Guitar Shop, lieu parisien qui propose, sur rendez-vous gratuit, de découvrir l'histoire de ces instruments, pouvoir les jouer, et d'en acquérir si tel en est le souhait. Chacun s'y rend avec ses envies, Matt préfère donc laisser le choix au visiteur de nommer cet espace comme il le conçoit. La prise de rendez-vous permet à l'équipe gérant la collection d'offrir un moment privilégié à chaque passionné, l'échange étant au cœur du projet. Ici pas de cartels, seulement quelques photos ou autographes de musiciens célèbres à côté des guitares qui leur ont appartenu. Matt veille à la médiation, il expose, selon les intérêts du visiteur, l'histoire des guitares : des personnalités qui les ont possédées, des modifications qu'ils ont réalisées par rapport au modèle original, des scènes et albums où elles ont figuré, de la popularité du modèle selon les époques, des contextes musicaux dans lesquels elles ont été utilisées, etc. Si vous doutiez de la qualité de la collection, celle-ci est tout simplement l'une des plus belles au monde. En témoigne le classement du All Guitar Network, réseau social pour guitaristes passionnés, qui a classé le Matt’s Guitar Shop en cinquième position dans son Top 10 mondial des Guitar Shop, et en 1ère position européenne ! De la Telecaster de Jeff Buckley, à la Gibson de Tal Farlow, en passant plus récemment par la Cloud de Prince, les guitares iconiques présentes ou passées par le showroom sont légion.

Image d'intro : © Matt's Guitar Shop

 

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© Matt's Guitar Shop

Ne pas oublier la fonction première de l'instrument

Outre le prestige de la collection, la qualité certaine de la médiation et de l'accompagnement proposé par Matt et son équipe, revenons sur le point ayant motivé la rédaction de cet article : ces guitares à l'histoire hors du commun sont jouables par n'importe quel visiteur ! A l'heure où la plupart des objets de valeurs nous sont présentés sous vitrines, et où la fonction des outils et autres instruments nous apparaît le plus souvent sur un cartel, pouvoir s'approprier l'objet et ainsi rétablir sa fonction première constitue une initiative louable, grisante et pertinente. D'un côté « sacraliser » l'objet pour ce qu'il représente dans l'histoire de la musique, et, de l'autre, le « désacraliser » en le mettant à disposition de ceux qui le souhaitent. Bien que Matt considère ses guitares comme des toiles de maître, il s'agit avant tout d'instrument de musique et, en tant que tel, leur valeur est due à leur capacité de production sonore avant d'être esthétique : observer une guitare, même belle ou originale, n'a qu'un intérêt limité comparé à la jouer ou à l'écouter être jouée. Une démarche rare qui n'est rendue possible que par le système de rendez-vous individuel, qui garantit, bien qu'il soit gratuit, la venue de personnes réellement intéressées, ainsi qu’une visibilité sur les guitares en train d'être jouées. Ici peu importe le niveau du guitariste, son âge, sa célébrité (certains musiciens connus viennent au Matt's Guitar Shop lorsqu'ils passent à Paris), ou son désir d'acquérir ou non, ce dernier peut tester guitares, basses et amplis le temps qu'il le souhaite et bénéficie de la même qualité de médiation.

A quoi bon jouer sur des guitares prestigieuses demanderont certains ? Outre le plaisir d’avoir un morceau d’histoire entre les mains faisant potentiellement écho à son parcours personnel (jouer sur l’instrument de l’un de ses idoles), pouvoir retrouver un son spécifique a une saveur particulière. Expérimenter les spécificités d’un modèle de guitare et les modifications apportées par un artiste, permet de mieux comprendre sa philosophie de jeu en plus d’être source d’inspiration. C’est aussi ce que Matt entend par « transmettre » et « participer à l’éducation » du visiteur, en plus des informations et anecdotes qu’il délivre lors des échanges. Il fut même proposé un temps la possibilité de louer ces instruments pour des sessions live ou studios. Proposition prolongeant sa démarche de rendre ces pièces accessibles, qui fut cependant rapidement abandonnée car trop problématique pour des questions d’assurance. Aujourd’hui, seuls quelques musiciens peuvent en bénéficier dans le cadre de tournées ou d’enregistrement pour un album.

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© Matt's Guitar Shop

Un parcours singulier

Si le projet physique imaginé il y a un peu plus de 6 ans et réalisé en décembre 2018 (lorsque Matt a trouvé le local adéquat), représente désormais un endroit prestigieux, le chemin pour qu'il voie le jour a été semé d’embûches. Comment arrive-t-on intellectuellement et financièrement à faire émerger un tel projet quand on n'est encore qu’un adolescent comme ce fut le cas pour Matt il y a 10 ans lorsque tout a commencé ?

Issu d’une famille de non-musiciens écoutant peu de musique et n’ayant pas particulièrement d’affinité avec la guitare, il n’était pas réellement prédestiné à devenir passionné. Sa passion démarre à l'âge de 16 ans (fin 2008), lorsqu’il découvre AC/DC chez un ami. Une révélation qui lui donne aussitôt envie de jouer de la guitare. Fasciné par Angus Young, le guitariste emblématique du groupe, il s'achète pour Noël sa première guitare en forme de Gibson SG. Immergé dans le monde de la « musique-guitare », il se demande rapidement pourquoi les guitaristes qu’il écoute n’utilisent pas toujours les mêmes instruments. C’est en approfondissant ce questionnement qu’il se penche sur les spécificités techniques des modèles, leur son, leur histoire, tout en étendant sa culture musicale. Recherches qui le conduiront par la suite à vouloir découvrir et restituer une généalogie artistique : s'intéresser à ce qui relie les grands guitaristes entre eux.

Parallèlement à ses recherches, il réalise un voyage aux États-Unis pendant lequel il rencontre celui qu'il considère comme son parrain musical : Rudy Pensa. Ce dernier possède un magasin « Rudy's Music Soho » situé à New York, et est connu pour être le quo-créateur de la marque Pensa-Suhr (aujourd’hui distinctes : d'un côté Pensa et de l'autre Suhr). Des guitares notamment popularisées à l'époque par Mark Knopfler, le leader de Dire Straits. Il découvre là-bas une mentalité différente, notamment concernant l'accessibilité aux instruments haut de gamme.

Il revient en France avec l’idée de se créer une collection qu’il veut rendre jouable par tous, une mentalité qui constituera toujours le cœur de son projet. Se définissant comme un cancre à l'école, titulaire uniquement d'un bac technologique, travaillant comme serveur, il utilise son salaire pour acheter des guitares puis les revendre. Son objectif est soutenu moralement par sa famille mais pas financièrement. Ce procédé lui permet ainsi de se créer une petite assiette pour commencer à acheter et revendre des guitares plus importantes. Bien sûr, ce travail lui demande de nombreuses recherches sur les enchères, les collections privées, l’histoire des instruments et leur valeur, afin de dénicher les bonnes affaires. Une prospection qui l’occupera à plein temps entre ses 18 et 25 ans, et lui demandera de savoir gérer la pression, misant parfois tout ce qu'il avait. Il devait en permanence sortir de sa zone de confort, faire preuve d'une grande curiosité, et avoir toujours en tête l'obligation de se créer un réseau afin de pouvoir mettre la main sur des exclusivités. Rapidement présent sur Instagram, il fait connaître sa collection via ce réseau avant d'avoir un lieu physique pour concrétiser le projet.

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© Matt's Guitar Shop

 

Malgré ses « sacrifices », terme qu'il nuance puisqu'il s'agit avant tout d'une passion, ce parcours lui offre désormais une vie enrichissante, faites de rencontres exceptionnelles et d'événements marquants. Outre les échanges avec les visiteurs amateurs passionnés, il lui arrive d'accompagner des artistes pendant leurs tournées lorsque des relations privilégiées ont été tissées : comme avec Richie Sambora (Bon Jovi), Billy Gibbons (ZZ Top), Paul Stanley (Kiss), ou encore Lenny Kravitz, avec qui il travaille régulièrement maintenant. Son métier l'amène aussi à voyager pour aller chercher des guitares et les authentifier.

Il travaille aujourd'hui avec une équipe composée de sept personnes, bien qu'ils ne soient que deux en présentiel tous les jours : un assistant qui l'accompagne au quotidien, un luthier pour régler les guitares, un monteur pour sa chaîne YouTube, et trois personnes en charge de la partie administrative (fiscalité, comptabilité et douane).

Organisation et perspectives d'évolution

Son parcours original explicité, il convient désormais de nous pencher sur la manière dont est pensé et organisé son espace, qui est soumis aux mêmes problématiques de préservation que les salles d'exposition et réserves des musées (hydrométrie, gestion de la température, etc.).

Les instruments sont le plus souvent rassemblés par genres musicaux, avec un regroupement spécial pour les quatre ou cinq guitares qu'il estime avoir le plus de valeurs en termes de rareté et d’intérêt. Néanmoins cette classification peut varier en fonction du stock qu'il possède, puisqu'il dispose de nombreux actifs circulants. Il n'a par contre jamais recours à un classement chronologique, comme c'est régulièrement le cas dans les lieux présentant des instruments vintages, qu'il trouve moins pertinent.

Matt avoue ne pas s'être inspiré de musée et d'exposition lors de la conception de son espace, ni d'autres types de lieux d'ailleurs. Bien qu'il lui arrive parfois de prêter des guitares à des musées, comme ce fut le cas avec le Metropolitan Museum of Art à New York pour l'exposition Play It Loud: Instruments of Rock & Roll (2019), il n'est pas particulièrement un grand consommateur de musée.

Influencé principalement par le Hard Rock (AC/DC, Aerosmith), le Rock (The Rolling Stones, Bon Jovi, John Mayer) et le Blues (B. B. King, Albert King, T-Bone Walker), ni lui ni son magasin n'ont aujourd'hui de frontière en termes de genre musical et d'époque. Il estime qu'un tel lieu peut recevoir des fans de jazz, de funk ou de métal : des visiteurs qui ne sont pas forcément influencés par ce qu'il aime lui. Au début du projet, Matt reconnaît avoir tout de même eu des périodes où les artistes qu'il écoutait influaient largement ses acquisitions. Il a néanmoins rapidement réalisé qu'il fallait rester pragmatique et efficace dans ses achats pour continuer à faire évoluer son espace et l'enrichir.

Il reste toujours difficile de se séparer de certaines guitares de musiciens qui l'ont profondément marqué, mais il considère cela nécessaire et valorisant lorsque la vente permet de leur donner une seconde vie artistique. Ce fut notamment le cas avec la Telecaster de Jeff Buckley (dont il est fan), qu'il a possédée pendant plus de deux ans puis vendue à Matthew Bellamy, le leader de Muse, qui souhaitait enregistrer de nouvelles chansons avec. Il y a tout de même des guitares qu'il garde, mais elles ne restent jamais éternellement invendues : ses goûts peuvent changer et il n'a pas des ressources financières infinies. Quoi qu'il en soit, il prend toujours autant de plaisir à jouer sur les instruments qu'il possède, et promet qu'il transmettra le Matt's Guitar Shop dès lors que le plaisir fondamental du jeu aura disparu.

Matt cherche désormais à développer sa chaîne YouTube, dans laquelle il nous raconte les histoires de guitares iconiques, nous montre les coulisses de son travail (voyages, acquisitions, comment authentifier et estimer une guitare), des backstages de concerts, des guitares live sessions, des interviews d'artistes, des masterclass (entretien, démonstration et explication d'un musicien sur son jeu) et des jams. Un moyen pour lui de faire connaître son espace en offrant une proposition culturelle plus vaste. Le fait de proposer des concerts, des vidéocasts et des documentaires n'était pas pensé dès le début : c'est une évolution qui est venue d'une envie d'animer des événements et de prolonger l'expérience du Matt's Guitar Shop. Pour lui du chemin a été parcouru mais le projet reste tout neuf : il n'est pas encore satisfait de là où il est arrivé, et considère être plus proche du début que de l'aboutissement.

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© Matt's Guitar Shop

 

Parler d'un espace tel que celui-ci permet de mettre en lumière les différentes formes que peuvent revêtir les lieux de collection, d'exposition et de transmission. Que l'on attache de l'importance à l'instrument comme objet ou non, au fait qu'il a appartenu à un grand musicien ou pas, on ne peut que saluer l'initiative de partager sa collection avec le plus grand nombre. Ne pas enfermer ces guitares prestigieuses dans leur histoire en les ramenant à leur fonction originelle (des outils de jeu et de création), constitue une démarche rare que cet article voulait mettre en avant.

 

Lucas Perrus

Pour aller plus loin :

 

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